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Guerre, sécheresse, changement climatique : clap de faim

A la UneGuerre, sécheresse, changement climatique : clap de faim

L’économie mondiale vacille de nouveau, après la crise sanitaire et ses plus de six millions de morts à travers le monde. Madagascar n’échappe pas à la règle, mais avec des incidences dramatiques.

Alphonse Andriantsimeky a déjà connu des épisodes de famine, dans le district d’Ikongo, mais celui de cette année est particulièrement terrible. Ce membre du réseau de fokonolona Tafo Mihaavo a vu des personnes succomber à cause de la faim. « Toutes les récoltes ont été balayées par (les cyclones) Batsirai et Emnati. Les maniocs ont été détruits. Actuellement, nous faisons face à une sécheresse terrible. Le vary aloha n’a pas eu les récoltes escomptées. La population est à terre et appelle à l’aide », détaille-t-il. La population est obligée de manger de l’afogna, un tubercule sauvage s’apparentant à du tarot qui est toxique s’il n’est pas bien cuisiné.

Aide alimentaire

Une double peine. Les habitants de l’Ikongo vivent un nouveau calvaire après les évènements dramatiques de septembre dernier (voir Politikà 28). En effet, une famine sévit dans certaines localités et affecte grandement la population. Les communes d’Ambolomadinika et de Tanakamba sont parmi les plus durement touchées. L’État a envoyé de l’aide à travers le Bureau national de la Gestion de risques et de catastrophes (BNGRC). La situation semble s’empirer.

Si depuis quelques années, les attentions se sont essentiellement portées sur le Sud malgache – que le Programme alimentaire mondial (Pam) désigne comme une « urgence », aux côtés du Myanmar, du Sahel, du Soudan… – d’autres régions de la Grande île, comme le Fitovinany, sont en proie à un véritable stress alimentaire, voire à une famine. Les réserves de nourritures sont épuisées et l’eau n’est plus potable. Pour le grand Sud de Madagascar, au moins 1,47 million de personnes aurait besoin d’une aide alimentaire et nutritionnelle d’urgence.

Réalité

L’Ukraine est à 7 600 km de la Grande île, mais les ondes de choc de son invasion par la Russie se ressentent clairement jusque sur presque tous étals. « Quand la guerre éclate, les gens ont faim. (…) Aucun pays n’est immunisé. (…) L’impact des conflits est amplifié par la crise climatique et l’insécurité économique, qui est aggravée par la pandémie. Par conséquent, des décennies de progrès dans la lutte contre la faim sont en train d’être anéanties », avait prévenu le Secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU), António Guterres, en mai dernier.

La guerre qui a éclaté en février dernier met en scène deux géants de la production alimentaire, ce qui crée des incidences notables. Quasiment aucun pays n’est épargné. La Russie se démarque clairement comme le plus grand exportateur mondial de blé, puisqu’elle a livré en 2021 un volume total de 32,9 millions de tonnes de blé et de méteil (en poids produit), ce qui correspond à 18% des expéditions mondiales. L’Ukraine s’est classée au sixième rang des exportateurs de blé en 2021, le pays ayant exporté 20 millions de tonnes de blé et de méteil, soit 10% du marché mondial.

«La place centrale qu’occupent la Russie et l’Ukraine dans l’agriculture mondiale est d’autant plus évidente lorsqu’on se place sous l’angle du commerce international. Les deux pays sont des exportateurs nets de produits agricoles et jouent un rôle de premier plan dans l’approvisionnement des marchés mondiaux de denrées alimentaires, dont les disponibilités à l’exportation sont souvent détenues par une poignée de pays, ce qui place ces marchés dans une situation de plus grande vulnérabilité aux chocs et à la volatilité», détaille l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), dans une note du Conseil1, en juin dernier.

Cette position dominante de la Russie ne se limite pas seulement aux denrées alimentaires, elle se traduit également dans le secteur des engrais dont elle est l’un des principaux fournisseurs. En 2021, le pays se classait ainsi respectivement aux première, deuxième et troisième places des exportateurs d’engrais à l’azote, d’engrais au potassium et d’engrais au phosphore. Sur les marchés, la hausse du coût des intrants est déjà une réalité et se répercute sur le coût de production.

Perte de revenu

«Il y a un constat-choc que l’on peut dresser: la plupart des ménages malgaches n’arrivent plus à répondre à leurs besoins alimentaires», a alerté Victorius Ralalason, économiste membre du Cercle de réflexion des économistes de Madagascar (Crem), lors d’un débat organisé par la IndustriAll global et la Friedrich-Ebert-Stiftung en novembre dernier qui portait sur la sécurité alimentaire durable. Cette double peine que vivent les citoyens, les travailleurs malgaches la subissent également. Avec l’inflation, la perte de revenu est palpable.

«Comme tout autre pays, Madagascar est aussi rattrapé par une inflation qui n’est pas seulement du fait de la guerre en Ukraine. Les conséquences de la crise sanitaire demeurent importantes. Il ne faut pas oublier la politique de délocalisation globale des industries avant la crise de la Covid-19 qui a créé un retour de bâton», prévient un autre économiste, Hugues Rajaonson2. La hausse du prix à la pompe en juillet a préalablement emballé le marché. «L’inflation généralisée a mis les travailleurs dans une situation très précaire. Quand on est précaire, on peut à peine se nourrir et cela a des incidences sur la santé», martèle Rivohary Andriamiaramanana, secrétaire général adjoint de la Fisema Vakinankaratra, une organisation syndicale.

Les tensions sur les marchés ont entraîné une hausse presque constante des prix. «Les cours internationaux des produits alimentaires de base à l’exportation, mesurés par l’indice des prix des produits alimentaires FAO (un indice des prix introduit par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture en 1996 en tant que bien public pour aider à suivre l’évolution de la situation sur les marchés mondiaux des produits agricoles, NDLR), connaissent une hausse presque ininterrompue depuis le second semestre de 2020 et, en mars 2022, ils ont atteint un niveau record historique, tant en termes nominaux que réels, soit 33,6% par rapport à l’année dernière », analyse l’organisation nations-uniennes.

Incertitude

Bien que les prix de toutes les catégories de produits prises en compte dans le calcul de l’indice FAO soient en augmentation depuis la dernière partie de l’année 2020, les marchés mondiaux des céréales et des huiles végétales, sur lesquels l’Ukraine et la Russie jouent un rôle considérable, sont parmi les plus touchés. Au cours de l’année 2021, les cours internationaux du blé et de l’orge ont gagné 31% par rapport à 2020, sous l’effet d’une demande mondiale forte et des disponibilités exportables limitées découlant d’une contraction de la production, laquelle était liée aux conditions météorologiques dans plusieurs grands pays exportateurs de blé et d’orge.

Dans le cas du blé, les prix se sont également trouvés soutenus du fait de l’incertitude concernant les mesures relatives aux exportations mises en place par certains fournisseurs pour tenter de contenir la pression inflationniste au niveau national. Dans les secteurs de l’huile de colza et de l’huile de tournesol, la hausse des cours annuels enregistrée en 2021 était de l’ordre de 65 et 63%, respectivement.

Ces différents paramètres se ressentent particulièrement sur le panier de la ménagère qui, à sa manière, paye également le prix fort de décennies d’une politique erratique en termes d’utonomie alimentaire. «Nous avons toujours importé plus qu’on ne produisait. Je ne vois pas comment lutter contre la hausse progressive des prix si nous importons plus de 75% de nos besoins. Si nous voulons contourner l’inflation, nous devons nous concentrer sur la production», préconise Hugues Rajaonson3. Aussi bien les ménages que les travailleurs sont en grande difficulté. Ainsi, une bonne nouvelle en temps normal, comme l’augmentation de salaire (lire notre dernier dossier sur le monde de l’emploi), ajoute davantage de tension.

«Si on agit sur le salaire, il faut s’attendre à l’augmentation des offres, ce qui crée une inflation», note Victorius Ralalason. En avril, le gouvernement a choisi d’activer le levier « plafonnement des prix » pour tenter d’éteindre l’incendie inflationniste. Le ministère de l’Industrialisation, du Commerce et de la Consommation (Micc) a plafonné le prix de certains Produits de première nécessité (PPN) vendus en détail, suite à une concertation avec les importateurs et les grossistes. Cette disposition a eu un effet bénéfique sur le court terme, mais les prix ont repris leur tendance haussière. «Le gouvernement a opté pour la fixation des prix comme solution temporaire, mais est-ce vraiment la solution idéale ? Je ne le pense pas», s’interroge Hugues Rajaonson4.

Désarticulation

Les prochains mois s’annoncent difficiles malgré la nette avancée de l’Ukraine sur le front de la guerre. À l’échelle planétaire, le conflit exerce une pression supplémentaire à la hausse sur les prix des produits alimentaires, en particulier au détriment des pays à faible revenu et à déficit vivrier comme Madagascar. La désarticulation des circuits d’approvisionnement et des systèmes de prix qui permettent au marché de fonctionner risque de renforcer davantage les crises alimentaires favorisées par le changement climatique (voir notre article sur le changement climatique, par ailleurs).

La véritable issue de secours serait de produire rapidement les denrées de base, ce qui appelle à renforcer toute une chaine de production, des paysans aux industriels. «Il est regrettable de constater qu’on a laissé la situation s’empirer en laissant la population dans une position d’assistés. À Ikongo par exemple, le passage du cyclone a été destructeur, mais il a permis de renouveler le sol, soutient un autre membre du réseau Tafo Mihaavo. Ceux qui ont pu semer juste après cet épisode ont pu avoir des récoltes de qualité et en quantité, d’autres n’ont fait qu’attendre les aides hypothétiques de l’administration centrale et des Organisations non-gouvernementales (ONG)».

«La solution la plus efficace serait de miser sur la production, de concentrer les efforts dans ce sens, de valoriser les atouts et les compétences dans ce domaine. Mais, malheureusement, cette solution si évidente est devenue difficile à appliquer pour Madagascar. Il manque une volonté politique, mais également un sens patriotique pour mettre en place une politique de développement», assène Hugues Rajaonson5.

« Il s’agit de produire des biens nouveaux, soit en réduisant d’autres productions, soit en développant la production, en soutenant des branches productives par des politiques fiscales, en mettant en place des mesures incitatives pour soutenir les entreprises locales », abonde Pr Holimalala Randriamanampisoa, responsable de la mention économie à l’université d’Antananarivo.

Pour dénouer également les problématiques structurelles pesant sur les structures économiques et qui entraveraient le développement des entreprises, Sariaka Manoarivelo Falianja, vice-présidente du conseil d’administration du Groupement des entreprises franches et partenaires (GEFP), a avancé durant le débat organisé par la IndustriAll global et la Friedrich-Ebert-Stiftung que «le dialogue social entre le patronat et les travailleurs est le garant des avancées et du développement en commun». Dans un contexte mondial à l’issue incertaine, les dépendances importantes mettent en relief de manière cruelle les vulnérabilités et les défaillances structurelles de la Grande île et sa surexposition aux conjonctures internationales. La population en paye un lourd tribut en mourant de faim. 

   Références

1https://www.fao.org/3/nj164fr/nj164fr.pdf 2, 3, 4 et 5 Propos recueillis par Lova Ralambomamy

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