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Les clivages socio-économiques ou le bilan désastreux du régime Tsiranana

EconomieLes clivages socio-économiques ou le bilan désastreux du régime Tsiranana

Toutes les frustrations exprimées dans le mouvement social trouvent leurs origines aux crises économiques qui gangrènent la Grande île depuis la veille de l’indépendance. Les dirigeants du Parti social-démocrate (PSD), avec le président Philibert Tsiranana en tête, ont du mal à gérer. Les attentes non satisfaites ont déclenché le mouvement de mai 1972. Il a été mené par une jeunesse de plus en plus inquiète pour son avenir.

« Au secours, au secours, l’eau déborde », criait à sa Une dans sa dépêche l’hebdomadaire Lakroan’i Madagasikara pour démontrer que le pays se trouve dans une situation d’urgence et la crise de mai 1972 n’est que l’aboutissement logique et inévitable du dysfonctionnement ressenti depuis de nombreuses années.

Un évènement socio-politique

Cette crise avait pris ses racines plutôt dans des faits majoritairement économiques à la veille même de l’indépendance du pays. Une lecture politique des causes est proposée par Lucile Rabearimanana, en soutenant que « la chute de la première République a été le fruit d’un combat souterrain mené quotidiennement depuis sa naissance par des citoyens malgaches qui n’entendaient pas se faire dépouiller de la victoire sur le régime colonial et le colonialisme.   (Cette chute) représente une victoire (un rejet ?) dans la lutte du peuple malgache pour la démocratie, pour des conditions d’existence meilleures ».

L’accès à l’indépendance n’a pas pu avoir d’impacts patents sur les conditions de vie des Malgaches. Ce qui nous amène à présenter le tableau si sombre des vécus des Malgaches pendant la première République. Il s’agit des faits socio-économiques qui permettent d’expliquer le déclenchement du mouvement de mai 1972, provoquant par la suite la chute du régime Tsiranana.

Récession économique en période postcoloniale

Les Malgaches avaient été à la croisée des chemins après la réclamation de l’indépendance : une indépendance politique venait d’être acquise, mais les questions économiques restaient encore des défis à relever. «Il faut à tout prix, c’est pour nous un impératif vital, développer notre économie, permettre à notre peuple de mieux vivre, assurer aux jeunes générations qui nous pressent, non seulement le pain, mais une vie plus belle et plus large», avait réitéré Jules Ravony, vice-président du gouvernement devant ses pairs. De plus, le pays devait faire face aux charges découlant de la pression démographique, et l’insuffisance des moyens financiers, techniques et en cadres se fait sentir.

Le 26 juin 1960, Madagascar avait accédé à l’indépendance après un long parcours depuis son annexion sous le protectorat français en août 1896. L’objectif de la revendication de l’indépendance était essentiellement pour le bonheur du peuple malgache. Les Malgaches attendaient de l’indépendance une libération sur tous les plans, dans le but de redécouvrir le bonheur « volé » par les colons. Cependant, ce n’était pas le cas pour la majorité de la population. Ainsi, « les Malgaches sont pauvres dans l’ensemble, affirmait l’hebdomadaire L’Avenir de Madagascar. Ils sont pauvres et sont en proie à toutes sortes de difficultés dans la vie et vivotent à peine. »

Pour illustrer ce propos, le même titre rapportait que « dans la capitale, l’eau, l’électricité, les denrées de première nécessité, les problèmes du chômage et des transports en autobus figuraient parmi les principaux desiderata de plusieurs quartiers ».

Marges de manœuvre

En raison des difficultés économiques, le gouvernement malgache disposait de marges de manœuvre assez limitées pour satisfaire les attentes de la population. Les difficultés économiques rencontrées par le pays depuis les années 40 et 50 ne cessaient d’empirer, même à la veille de l’indépendance. L’économie malgache avait démarré dans des conditions défavorables dès son indépendance, les conséquences étaient multiples, provoquant des pertes de revenu chez les commerçants, la diminution des importations, l’absence des investisseurs et la fuite des capitaux.

La croissance économique n’avait pas suivi le rythme de l’augmentation démographique si galopante de l’après-guerre. Après l’indépendance, il s’était produit une nouvelle et sérieuse augmentation du déficit des échanges extérieurs. Elle était liée à l’effort d’équipement du pays et à l’évolution des prix à l’étranger ainsi qu’à une progression rapide du niveau général des prix intérieurs. Par ailleurs, l’évolution des recettes fiscales indirectes donnait une autre indication de ce problème économique.

Les recettes étaient passées de 8,355 milliards en 1955 à 12,480 milliards en 1960, soit une augmentation de près de 50 %, alors que le commerce extérieur de Madagascar (importation et exportation) n’avait augmenté, en valeur, que de 30 %. Pourtant, aucune nouvelle mesure fiscale n’avait été prise pour le budget 1960. Malgré cela, l’augmentation des dépenses de fonctionnement affectait à peu près tous les services et tous les ministères, c’est-à-dire des dépenses d’ordre politique.

Facteurs malheureux

D’autres problèmes exogènes venaient amplifier le sombre tableau de l’économie malgache. Les Trente Glorieuses (1946-1975) – une période qui se caractérise par la prospérité de la France et la plupart des économies occidentales – avaient atteint leurs limites à partir de la fin des années 1960, suite aux crises monétaires et pétrolières. Les pays occidentaux étaient entrés dans une période de récession profonde et durable. Sur la scène internationale, diverses crises secouaient le monde : la fermeture du canal de Suez, en juin 1967, avait perturbé le flux de pétrole et le commerce international, la création de la Taxe unique sur les transactions (TUT), la dévaluation monétaire, la crise sociale française de mai 1968… avaient constitué des facteurs malheureux qui avait affecté le pouvoir d’achat des Malgaches.

La récession économique avait également ébranlé le marché du travail. Le pays n’arrivait pas à satisfaire la forte demande d’emploi des jeunes. La situation était aggravée par le flux migratoire depuis les années 40 et 50. Les nouveaux migrants renforçaient les rangs des chômeurs en ville. Cependant, dans toutes les provinces de Madagascar, le marché du travail se rétrécissait, d’année en année. Le nombre total des travailleurs salariés avait diminué régulièrement depuis 1960. Le nombre de jeunes en quête d’emploi dépassait largement les prévisions et les offres d’emploi, très inférieures aux demandes.

À titre indicatif, dans toute l’île, les demandes d’emploi non satisfaites au cours de 1967 avaient représenté environ 92 % des demandes reçues. Soit 8 % seulement de demandes satisfaites. Les conséquences sociales et politiques du chômage étaient importantes. Devant cette situation, le journal Hita sy Re s’était alarmé. « L’avenir du pays sera sombre tant qu’il existe encore des personnes sans emplois », déplorait le titre.

Coût de la vie de plus en plus élevé

À la fin des années 60, la dévaluation du franc avait des conséquences directes sur la vie économique et quotidienne des Malgaches. Le gouvernement était obligé de freiner les importations pour ne pas aggraver davantage le déficit de la balance commerciale, déjà assez important en 1968. Toutefois, au cours du 1er semestre 1969, ce déficit s’accentuait. La raison est simple : pendant deux mois et demi, la TUT avait été amendée. De plus, la hausse constante du coût de la vie et des prix des produits importés devenait incontrôlable en raison des variations des prix à l’étranger. Les denrées alimentaires étaient frappées par une hausse constante des prix à cause de la hausse des produits importés eux-mêmes. Partout, dans toute la Grande île, des inquiétudes naissaient devant le spectre de la vie chère.

Dans l’ensemble, selon l’Institut national de la statistique et de la recherche économique (INSRE), l’indice général des prix à Madagascar s’était envolé de 11,7 % entre mars 1962 et décembre 1965. Ce qui dénotait une hausse moyenne d’environ 4 % par an. À titre d’exemple, sur la base de 100 en janvier 1964, l’indice du prix au détail était passé à 111,7 en décembre 1965 pour la consommation familiale malgache et à 107,8 pour la consommation familiale européenne. Cette série noire haussière ne s’était pas arrêtée au panier de consommation des ménages.

Elle avait atteint 117,2 au mois de juin 1967 (sur une base de 100 en janvier 1964), ce qui démontrait encore une hausse moyenne d’environ 5 % par an. C’est dans ce contexte de hausse de prix que la condition de vie des Malgaches s’était grandement détériorée. La situation était renforcée par les clivages socio-économiques. Le journal Lumière a fait un calcul simple. En moyenne, un employé de bureau de deuxième catégorie n’avait qu’un revenu de 11 000 fmg par mois. Ce qui équivalait au paiement de l’impôt par tête et au budget pour faire les courses. Un secrétaire de direction pouvait espérer toucher jusqu’à 50 000 fmg par mois, un cadre supérieur venant d’outre-mer, recevra, quant à lui, jusqu’à 500 000 fmg par mois.

Années de mobilisation sociale

Face à ces situations économiques catastrophiques, la jeunesse malgache était de plus en plus inquiète pour son avenir. Elle ne pouvait compter que sur ses propres forces pour alerter le gouvernement à travers des mobilisations estudiantines, dans le sillage de mai 68, en France. Le mouvement de contestation politique, sociale et culturelle, avait été le déclencheur de tous les changements sociétaux, comme la modification des rapports entre les jeunes et les adultes. Les anciennes colonies ont connu ces mêmes mutations. De plus, l’évènement de mai 1968 a généré des références et un imaginaire collectif qui ont pesé sur la vie politique tout au long des années 70, bien plus qu’ailleurs.

Par ailleurs, dans les années 70 des citoyens soucieux de prendre en main les problèmes auxquels ils sont confrontés, avaient rejoint ou développé de nombreuses organisations populaires et communautaires. Ces périodes étaient marquées par une grande effervescence politique et sociale. La société était en pleine ébullition. De nombreux citoyens étaient pleinement engagés politiquement et socialement.

D’après Lakroan’i Madagasikara, dans sa dépêche datée du 14 mai 1972, la mobilisation citoyenne visait à revendiquer la réforme de l’éducation à Madagascar, à résoudre le phénomène de chômage, à lutter contre l’impérialisme culturel et à procéder à la révision des accords de coopération franco-malgaches… Le mouvement militait également contre l’exclusion de certains groupes sociaux par rapport à l’éducation, ce qui avait entraîné la frustration d’une majorité de la jeunesse malgache. Les grévistes dénonçaient l’écart entre les salaires du secteur public et du privé dans tous les secteurs.

                                                                                                                                              Harimino Elisé Asinome

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