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Produit de rente : la vanille n’est plus en odeur de sainteté

A la UneProduit de rente : la vanille n’est plus en odeur de sainteté

Contestation des acteurs devant à l’immixtion de l’État dans la gestion de la filière vanille, soupçons de tentative de monopole, scandale des crèmes glacées à la vanille de Madagascar retirées du marché, des produits qui ne trouvent pas preneurs, montée de la concurrence ou encore risque de boycott des prix par les importateurs… l’or vert de la Grande île passe actuellement par une zone de turbulence.

Mi-novembre, à l’aube de l’ouverture de la campagne d’exportation de vanille 2022-2023 de nombreux producteurs se plaignent encore d’avoir beaucoup de mal à écouler leurs produits. Depuis deux ans, la filière s’enlise dans une crise majeure.

Dérèglement

24 octobre, Erick Lambert Besoa, vice-président du Sénat pour la zone Nord, également membre du très contesté Conseil national de la vanille (CNV) alerte l’État «sur la situation critique dans laquelle la filière vanille à Madagascar baigne depuis le mois de juillet».

Il adressera une missive au ministre de l’Industrialisation, du Commerce et de la Consommation (Micc), Edgard Razafindravahy, et attirera l’attention sur le fait «qu’il n’est jamais arrivé qu’au mois d’octobre, la vanille vrac au sein des zones productrices comme Sava, Analanjirofo, Sofia ne trouve pas encore d’acheteurs».

De nombreux acteurs de la filière ont tiré la sonnette d’alarme face à cette situation. «En juillet, au début de la campagne, les producteurs peinaient à écouler leurs produits sur le marché», alerte, dans ce sens, Jean Yvon Tiao Razananivo, président du Komity miaro ny tombotsoan’Antalaha (KMTA). La cause ? D’un côté, les acheteurs rechignaient à respecter le prix plancher de 75 000 ariary le kilo de la vanille verte imposé par l’État malgache. De l’autre, le retard dans la fixation du prix de la vanille préparée ainsi que celui de la délivrance d’agréments d’exportation.

«Sans agrément, les opérateurs ne vont pas acheter de la vanille. C’est un outil qui permet à une personne d’établir un contrat au niveau international. Le gouvernement a tendance à limiter le nombre d’agréments octroyés», note-t-il. Ce dérèglement du secteur entraîne de graves conséquences. « Les opérateurs vivent de jour en jour des problèmes de plus en plus graves tels que les menaces de saisie des partenaires financiers, les incidents bancaires, les problèmes liés aux charges fixes et notamment les charges salariales, sans parler de la perte de crédibilité et l’incapacité d’assurer la sécurité et le maintien de la qualité de leurs produits », souligne le vice-président du Sénat pour la zone Nord. D’après ses explications, comme les produits ne trouvent pas preneurs, beau- coup tendent à se détériorer dans les magasins de stockage. «Le temps qui s’écoule est fatalement défavorable », souffle le locataire de la Chambre haute

Bien-être des paysans planteurs

L’État s’est lancé dans une vaste réforme de la filière qui est essentielle pour l’économie malgache. L’Administration n’a pas hésité à pointer du doigt les « fraudes » dans la chaîne de valeur de la vanille. «Ce sont les importateurs internationaux qui font la pluie et le beau temps sur le marché. Le Micc entend apporter des réformes », note le ministère de tutelle dans un communiqué en date du 11 août dernier. Le départe- ment en charge du Commerce souligne qu’en juillet, Edgard Razafindravahy, le Micc, « a reçu tous les importateurs de la vanille malgache à l’Ambassade de Madagascar à Paris, pour leur faire savoir que la filière serait assainie, et qu’il n’y a plus de place aux fraudeurs ».

D’après ce département ministériel, les diverses « commissions » pratiquées depuis des années dans la filière auraient des impacts considérables. Il estime clairement que «si la vanille préparée était vendue à moins de 250 dollars, les planteurs, qui sont la source même de la vanille, seraient pénalisés ». C’est dans ce contexte que l’État a pris des mesures qui visent, selon le ministère, à protéger la vanille et les pay- sans-planteurs. « Madagascar est réputé sur le marché international pour la qualité de sa vanille. D’ailleurs, 70% de la vanille sur le mar- ché à l’échelle mondiale provient de notre pays, a avancé Edgard Razafindravahy, lors d’une ren- contre avec Claire Annette Pierangelo, nouvelle ambassadrice des États-Unis à Madagascar, le 12 septembre dernier. Il est donc important de préserver – voire d’améliorer –cette qualité afin de tenir cette première place. Le Micc priorise dans ses actions l’assainissement de cette filière en mettant au coeur la protection et le bien-être des paysans-planteurs ».

Cet assainissement consiste notamment en la mise en place du CNV ainsi qu’à la fixation de prix planchers pour la vanille verte à 75 000 ariary le kilo, la vanille préparée à 500 000 ariary et d’un prix à l’exportation à 250 dollars. Un Appel à manifestation d’intérêt (Ami) étudié et rédigé par le cabinet international PricewaterhouseCoopers a également été lancé par le CNV dans le but, selon le Micc, de « connaître, (de) répertorier et (de) “vérifier” les acheteurs internationaux ». Le ministre en charge du Commerce ne cesse alors de marteler que ces dispositions ont été établies dans le but de « préserver les paysans-planteurs de vanille ».

La précédente campagne de 2021-2022 aurait vu «le non-respect par un certain nombre d’acteurs de l’arrêté interministériel n°20726/2021 concernant la fixation des prix plancher à l’exportation (250 dollars par kilo) de la vanille au détriment de la balance commerciale et des finances publiques, mais aussi et surtout du prix d’achat auprès des planteurs de la vanille verte qui sert de variable d’ajustement ».

Certes, les acteurs plébiscitent ce change- ment au bénéfice des petits producteurs, mais mettent en doute les agissements de l’administration. «Encore une fois – peut-être ce ne sera pas la dernière – la filière vanille de Madagascar fait l’objet d’une restructuration dans le but d’augmenter le revenu des producteurs et aussi préserver les recettes de son exportation», félicite un acteur de la région Sava. Un autre que nous avons interviewé partage son appréhension sur cette pente dangereuse que prendrait le secteur. «Le contexte actuel, tant national qu’international, transforme cette initiative en une cascade de problématiques entraînant des fractures au sein de la chaîne de valeur», craint-il, même si la fixation du prix de la vanille verte à 75 000 ariary le kilo serait « compréhensible et tout à fait juste».

Ce qui est corroboré par Isidore Razanakoto, directeur général du Commerce. «Le prix plan- cher de 75 000 ariary a été décidé avec divers comités régionaux avant d’être monté au niveau national, et au niveau du ministère… afin de protéger les producteurs contre les collecteurs qui ont tendance à acheter à bas prix pour des raisons purement économiques », détaille-t-il. Cependant, toutes les personnes, aussi bien du côté de l’Administration que des opérateurs, interrogées sur la base de calcul justifiant le prix de 250 dollars à l’exportation, n’ont pas pu donner de réponse claire.

«Ce prix a été déterminé de façon purement arbitraire. Le prix à l’international est de 150 dollars le kilo et l’État exige qu’on vende à 250 dollars. Ainsi, tout est bloqué et plus personne n’achète, dénonce Roland Ratsiraka, député élu sous les couleurs du Malagasy tonga saina (MTS) à Toamasina. Tous les acteurs sont furieux : paysans-planteurs, collecteurs, prépa- rateurs, exportateurs… et on assiste à une pauvreté grandissante des habitants de la côte Est ».

Pour la Sava, la filière constitue actuellement la première source de revenus de près de 85% des ménages. « Le CNV a été créé et est piloté par le ministre Edgard Razafindravahy et le magnat des affaires Mamy Ravatomanga, dans le but, comme dans la filière litchi, d’asseoir un mono- pole de la filière vanille», assène-t-il. Les exportateurs, interrogés sur la question, n’ont pas osé se prononcer. «Le CNV n’est pas constitué de vrais représentants des acteurs. Aucun opérateur n’oserait aborder ce sujet par peur de représailles», continue le député élu à Toamasina. Ces accusations ont été entièrement démenties par le ministre concerné.

Engagement d’achat

L’État malgache s’attèle actuellement à cher- cher de nouveaux débouchés pour l’or vert. C’est d’ailleurs l’une des raisons du lancement de cet Ami tant controversé. En plus des États- Unis, de l’Algérie, du Royaume-Uni ou des pays de l’Union européenne en général, Madagascar voudrait renforcer son partenariat économique et commercial, notamment le commerce de la vanille. Durant la neuvième réunion des pays de l’Afrique Orientale et Australe (Afoa), le 19 septembre dernier, le ministre Edgard Razafindravahy a « mis l’accent sur l’amélioration des exportations de la vanille malgache vers l’Europe. (Il s’agit) d’une filière porteuse de développement (si bien qu’il serait important) de renforcer les accords commerciaux à cet effet et de conforter (la) place (de Madagascar en tant que) leader mondial avec le prix minimum de 250 dollars le kilo dans les pays européens ».

Cependant, le fait que l’État intervienne sur le marché, tant au niveau national qu’à l’inter- national, à travers la fixation des prix minima ou encore à travers une «mainmise» sur le CNV interpelle et contrarie la grande majorité des acteurs. En effet, la présidence du conseil d’administration du CNV incombe au Micc. « Ce prix plancher de 75 000 ariary qui a été statué d’un commun accord entre le gouvernement et les exportateurs n’a pas été respecté. Les pro- ducteurs de vanille de la Sava s’en tiennent à la loi. Ils exigent que la filière soit libéralisée, ce qui devrait permettre de redonner une bouffée d’air frais au secteur, dans la mesure où cela ferait régner la concurrence », réclame Jean Yvon Tiao Razananivo.

Même son de cloche pour un autre produc- teur venant de la région Sofia. «Nous ne nous sentons nullement concernés par ces prix fixés par l’État dans la région, car ici, nous avons dû vendre le kilo de la vanille verte à 20 000 ariary le kilo et la vanille préparée à 100 000 ariary. Personnellement, je n’ai pas pu vendre mes pro- duits à ces prix fixés par l’État, si bien que je n’ai pu faire aucun bénéfice», nous confie Edmond Ravokatra, planteur dans la commune rurale de Kalandy, dans la région Sofia. Le fait que l’État ait lancé cet Ami, tout en exigeant des importateurs un engagement d’achat de ce produit phare de la Grande île à 250 dollars minimum irait, selon certains observateurs, « à l’encontre de la Loi antitrust des Américains qui constituent pourtant le plus grand débouché de la vanille au niveau mondial». Ce qui pourrait porter un coup très dur à la filière.

Concurrence

La majorité des acteurs semblent s’accorder sur le fait que l’État ne devrait nullement s’immiscer sur ce marché qui est censé être libéral. De plus, une source proche du dossier nous confie un mécontentement des importateurs face à ces dispositions prises par l’État malgache. «Des rencontres se sont tenues en haut lieu concernant cette situation dont la portée touche pratiquement la diplomatie économique du pays … Mais comme nous sommes encore le plus grand producteur au niveau mondial, il est difficile pour ces importateurs de boycotter nos produits. Néanmoins, ils disposent encore de beaucoup de stocks. Ce qui leur permettra de tenir jusqu’aux alentours du mois de mars où il y aura une montée de la production des pays comme l’Indonésie », nous détaille notre source qui veut garder l’anonymat.

La liste des acheteurs internationaux ayant manifesté leur intérêt pour la vanille de Madagascar a été remise aux exportateurs le vendredi 11 novembre dernier, à Antalaha, une des capitales mondiales de la vanille. Selon le Micc, 92 acheteurs auraient répondu à l’appel, mais seuls 74 concordent avec les critères exigés par l’État malgache. « Tous ceux qui ont répondu à l’appel à manifestation d’intérêt sont prêts à se conformer aux règles édictées par l’État», souligne le Micc. Edgard Razafindravahy n’a d’ailleurs de cesse de marteler la nécessité pour tous les acteurs, notamment les exportateurs, d’en faire de même, à leur niveau. L’une de ces règles incontournables étant de ne vendre qu’à 250 dollars minimum. «L’État sera très strict là-dessus», a-t-il insisté durant cette réunion à Antalaha.

L’État compte apparemment aller au bout de sa démarche dans la restructuration de la filière. Et ce, malgré le fait que pratiquement toutes les catégories d’acteurs interpellent sur les risques encourus par ce produit phare de la Grande île et les retombées sociales et économiques de la situation. «Le fait de centraliser l’agrément des exportateurs est source de corruption. L’obtention d’agrément devrait être facilitée et ouverte à tous, car plus il y aura d’acteurs, plus les prix vont s’améliorer. Nous proposons d’arrêter avec cette centralisation à outrance. C’est au niveau local qu’on est à même de prendre les bonnes décisions quant à la filière», glisse Jean Yvon Tiao Razananivo. Un autre danger guette la filière malgache à cause de ces atermoiements et d’une concurrence internationale de plus en plus féroce. «La crédibilité de la vanille de Madagascar est remise en question, car actuellement, les clients internationaux se tournent vers des sources d’approvisionnement alternatives, la Papouasie-Nouvelle-Guinée et l’Ouganda, entre autres, et demandent aux industriels de reformuler leurs arômes avec d’autres origines que Madagascar », conclut notre source.

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