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Terres rares d’Ampasindava, une société gourmande, une communauté sur sa faim

EconomieTerres rares d’Ampasindava, une société gourmande, une communauté sur sa faim

Dans un pays en voie de développement avide de ressources financières, comme Madagascar, l’exploitation des terres rares semble être un choix pour alimenter les caisses de l’État. Cependant, beaucoup craignent qu’elle n’apporte pas de retombées tangibles pour la population locale.

Le débat autour de l’exploitation des terres rares est l’illustration des conflits économico-politiques et environnementaux qui caractérisent le secteur extractif à Madagascar. Les besoins matériels d’aujourd’hui menacent la survie de l’humanité, qui dépend fortement de la manière dont seront exploitées les ressources à sa disposition.  À Ampasindava, la tension persiste entre la communauté locale et le projet d’exploitation de terres rares estimé à 48 millions de dollars, dont les retombées économiques restent encore incertaines et les risques sur la santé et sur écosystèmes naturels sont avérés.

Déséquilibre industriel et commercial

« Seules les personnes employées par la société Reenova soutiennent l’exploitation. Suite à l’arrêt des activités de l’entreprise, il y a maintenant cinq ans, les anciens employés se sont reconvertis vers les activités agricoles, telles que la culture de vanille, explique Mandigny Raymond, activiste environnemental dans la région de Diana. Une reprise éventuelle des activités d’exploitation risquerait de peser sur la production de ce produit de rente qui fait la fierté de cette région ».

Les terres rares existent presque partout dans le monde, mais sont appelées « rares », car elles sont disséminées en très faible quantité. Elles deviennent de plus en plus indispensables à l’industrie de pointe, notamment dans les domaines des cellules solaires, des éoliennes, de l’armement, de l’aérospatiale, de la médecine et de l’automobile. Comme leur extraction pose des problèmes environnementaux, géopolitiques et sociaux, peu de pays exploitent leur gisement.

La Chine détient actuellement un avantage compétitif industriel en ayant le monopole de la production des terres rares, avec une participation à hauteur de 60% de la production mondiale (280 000 tonnes en 2021). Face à ce déséquilibre industriel et commercial, les pays de l’ouest cherchent des moyens pour diversifier leurs sources d’approvisionnement. Mais contraints par des législations environnementales strictes, ils tentent de produire ailleurs où les impératifs environnementaux sont moins sévères, comme à Madagascar.

Rareté des ressources

La méthode qui serait utilisée dans la péninsule d’Ampasindava est la lixiviation in situ, une manière d’extraire le minerai risquant d’entraîner une grave érosion du sol, une pollution de l’eau et de l’air, ainsi qu’une perte d’écosystème et de biodiversité. Si elle n’est pas maîtrisée, l’exploitation de terres rares risquerait non seulement de faire disparaître la faune et flore endémique de la région, mais aussi d’accentuer la rareté des ressources telles que l’eau potable qui est vitale pour la survie de la population locale.

Malgré ces risques environnementaux, les demandes en terres rares croissent de 10% par an. Or, le gisement d’Ampasindava recèlerait 130 millions de tonnes d’argile latéritique. 20% des argiles anioniques sembleraient être des terres rares lourdes, les plus recherchées et les plus difficiles à produire. Dans un pays où les ressources naturelles devraient être exploitées pour pouvoir résoudre les différents problèmes structurels, comment concilier exploitation, développement économique, préservation et protection de l’environnement ? 

Revenus

En 2003, la société Tantalum rare earth malagasy (Trem) a obtenu un permis de recherche sur une concession de 300 km2 dans la péninsule d’Ampasindava, dans le cadre d’un projet d’exploitation de terres rares. Durant le régime de la Transition, le 11 novembre 2009, la société a obtenu un permis environnemental pour la recherche.

En 2012, l’administration lui a octroyé un permis d’exploitation qui a, par la suite, été contesté auprès du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, étant donné que le régime n’avait pas le droit de prendre des engagements à long terme. Cet octroi de permis d’exploitation pourrait signifier qu’à l’époque, les décisions devaient se faire à la hâte, étant donné que le pays avait besoin de projets de développement et que le gouvernement ne pouvait pas se permettre de refuser un projet qui pouvait le soutenir financièrement.

Ce projet d’exploitation a connu une forte opposition de la part des communautés locales et de la société civile, à travers le Centre de recherches et d’Appui pour les Alternatives de Développement – Océan Indien (Craad-OI) et le collectif Tany. Ils sont préoccupés par l’impact du projet sur les écosystèmes marins et terrestres ainsi que sur le mode de vie des populations locales, en particulier des pêcheurs et des agriculteurs.

La création de sites d’exploration et d’exploitation minière a des conséquences néfastes sur l’environnement, la santé des communautés locales, leur moyen de subsistance jusqu’aux projets d’écotourisme. Les populations locales sont conscientes que les revenus issus du projet ne pourront jamais pallier la perte en termes de biodiversité et que la population locale ne pourra  même pas en bénéficier.

Exigences du cahier de charges

Face à ces craintes, Reenova soutient que toutes les mesures seront prises pour limiter au maximum l’impact physique du projet et que des études d’impacts environnementaux ont été menées par l’Office national de l’environnement (ONE). Cependant, la direction régionale de l’Environnement et du Développement durable de la région Diana reste encore sceptique sur la capacité de la société à respecter les exigences du cahier de charges.

« La société Reenova, même si elle créera de l’emploi, ne recrutera pas la main-d’œuvre locale. Elle s’est engagée à fournir des infrastructures, entre autres des hôpitaux, des écoles, des routes, mais rien ne s’est concrétisé jusqu’à maintenant », déplore Mandigny Raymond. Les communautés locales craignent de perdre leurs terres, leur identité, sans compensation au bénéfice des étrangers…

Elles sont rarement consultées par les autorités gouvernementales pour les prises de décision et se considèrent être exclues du réseau politique, même si les enjeux les concernent principalement. La société civile en général exige ainsi une identification fiable des risques et des mesures d’atténuation appropriées. Les environnementalistes se retrouvent aussi à la périphérie et non au cœur du réseau politique. En d’autres termes, leur pouvoir d’influence est assez faible. Leurs propos sont seulement considérés à titre de recommandations.

La société Reenova a mis en pause ses activités, non pas pour des raisons en lien avec l’état et l’administration malgache, ou liées  à des préoccupations techniques, mais plutôt à cause d’une potentielle problématique financière. Cette situation amène à poser des questions sur la capacité du gouvernement à faire respecter ses exigences, mais également à faire des investigations et des vérifications avant d’accepter un contrat à long terme.

Impacts

Affronter le futur sans coût environnemental est un leurre, il dépend désormais des nouvelles technologies. Bien que ces dernières soient peu émettrices de CO2, comme le cas des éoliennes, leur fabrication dépend toujours des terres rares.  La solution serait donc de réduire la quantité produite de terres rares en les recyclant.

La prochaine étape pour les chercheurs, notamment les chercheurs malgaches, serait de trouver des moyens d’extraire ces éléments sans avoir des impacts environnementaux considérables et des conséquences néfastes à la santé humaine. Ceci pourrait être l’utilisation des technologies d’atténuation naturelle passive comme la nitrification/dénitrification ou des technologies actives comme la coagulation/floculation. « L’exploitation de terres rares à Ampasindava devrait se faire sous condition que l’État malgache s’engage à concentrer ses efforts sur le renforcement de capacités des techniciens pour assurer le bon suivi des cahiers de charges, la bonne gouvernance, et la transparence vis-à-vis de la communauté locale », recommande le directeur régional de l’Environnement et du Développement durable de la région Diana.

Et avant tout octroi de permis, la population locale devrait être consultée par l’autorité étatique (ministère en charge des Mines, ministère en charge de l’Environnement, ONE). En effet, les réglementations en vigueur, comme le Code minier ou le décret de Mise en compatibilité des investissements avec l’environnement (Mecie), insistent sur la nécessité de la participation du public au projet d’une telle envergure.

Il est nécessaire également de responsabiliser les communautés locales face à la protection de l’environnement, en commençant par exemple par le reboisement. Viendra le jour où Madagascar pourra accélérer son développement grâce à une exploitation responsable de ses ressources naturelles, sans que celle-ci soit coûteuse, mais plutôt bénéfique pour sa population locale.  _

Cet article est un compte-rendu du voyage d’études effectué par la XVIIIème promotion du Youth Leadership Training Program (YLTP), une initiative de la Friedrich-Ebert-Stiftung (FES) à Madagascar, dans la région Diana (Nosy Be). Sa production entre dans le cadre de cette formation.

Eric Tiana Andriamadiharison, Mamiharifety Miora Riantsoa Andrianimanana, Christian Tolojanahary Ratompoarison, Elodie Lydia Moana Raseta, Israëline Lanto Lizy et Valimbavaka Raherimananjara

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