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Interview de Barson Rakotomanga : « La vie sociale du travailleur est totalement occultée »

EconomieInterview de Barson Rakotomanga : « La vie sociale du travailleur est totalement occultée »

Syndicalisme et vie des sociétés est souvent en première ligne dès qu’il s’agit de se battre pour un meilleur environnement du travail. Son secrétaire général apporte ses éclairages sur le monde du textile-habillement qui est l’un des secteurs les plus pourvoyeurs d’emploi.

L’étude effectuée par la IndustriAll Global Union et la Friedrich-Ebert-Stiftung porte sur des entreprises produisant pour les marques travaillant avec le GFA et les membres d’ACT. Elles sont censées être des modèles en termes d’environnement de travail. Elle montre un décalage entre la réa- lité et les promesses, notamment en termes d’heures de travail, de rémunérations. Comment expliquez-vous cette situation ?

Barson Rakotomanga (B.R.) : D’un côté, les heures supplémentaires constituent un complément de revenu pour le travailleur. Dans la réalité, le salaire dans la Grande île est encore en deçà des deux dollars par jour. En accumulant ces heures supplémentaires, la vie sociale est totalement occultée. Mettez- vous à la place du travailleur dans une entre- prise franche. Il doit quitter son foyer à 5 heures du matin, il ne rentre que vers 19 ou 20 heures. Il y a des situations qui font froid dans le dos : le travailleur rejoint son poste à 5 heures du matin, il ne termine que le lende- main à six heures. Il repart travailler, le lendemain. Ce rythme, il doit le vivre, même un dimanche. Les impacts d’une telle condition sur la santé sont dramatiques, de même sur le temps consacré à la vie familiale et sociale qui est famélique. Dans certaines entreprises, la restauration satisfait à peine aux besoins les plus basiques alors que le rythme de travail est effréné. Des travailleurs doivent même débourser de leur poche le ticket pour la cantine. D’autres ne bénéficient même pas de repos. Pour ceux qui ont la chance d’être affiliés à un Service médical inter-entreprises (Smie), dans certains cas, l’employeur limite l’accès au service jusqu’à midi. Si le travail- leur est malade dans l’après-midi, que peut-il faire ? Soyons réalistes : c’est la question de la rémunération qui fait tenir les travailleurs. Ils n’ont pas le choix.

Mais on peut dire que la course à la performance est aussi bien du côté des entreprises que du travailleur qui veut faire le maximum d’heures…

B.R.: Le droit des travailleurs est bafoué. Les normes et les lois ne sont guère respectées. Des entreprisses font fi du respect des droits fondamentaux. Elles brandissent même une menace : si quelqu’un quitte son poste, des milliers de demandeurs d’emploi se bous- culent. Ce qui n’est pas faux. Le contexte du monde du travail est particulièrement difficile actuellement. Ceux qui ont un emploi s’y accrochent. Les entreprises arguent que le fait de trouver une clientèle dans ces moments difficiles est une “bénédiction” et elles font plier les employés aux deadlines que les clients imposent. Les plannings ne sont que théoriques. Vous avez évoqué l’ACT, tout à l’heure. Certaines entreprises franches labélisées ACT sont présentées comme des vitrines : les infrastructures sont belles et rutilantes, mais à y regarder de près, les conditions des travailleurs y sont infernales. Des employés font des horaires absolument démentiels. Quand nous discutons avec les employeurs, ils rechignent à appliquer le salaire de 250 000 ariary. Ce qui me fait dire que les entreprises ne regardent que leur performance. La question qui se pose est comment se positionne l’État, face à ces situations ? D’un côté, les travailleurs se contentent de peu car ils n’ont pas le choix. De l’autre, les entreprises se conforment aux exigences de la clientèle qu’elles ont peur de perdre. Les idées des deux côtés se rejoignent, mais quand les problèmes sur- viennent, la situation devient tendue.

Que doit faire l’administration ?

B.R.: Les autorités compétentes doivent avoir entre leurs mains les données sur les performances de l’entreprise. Les avantages doivent correspondre au chiffre d’affaires réalisé. Soyons honnêtes : une structure qui génère des millions de dollars de chiffre d’affaires doit-elle donner les mêmes rémunérations et les mêmes avantages qu’une Petite et moyenne entreprise (PME) d’une vingtaine de salariés ? On parle souvent de salaire mini- mum d’embauche. Il ne signifie nullement que les entreprises devraient se contenter de ce seuil. Si les entreprises exigent de la performance de la part de leurs employés, l’administration doit, quant à elle, exiger la mise en place de convention collective qui met en exergue les conditions sociales des travail- leurs. Ce qui n’est pas le cas actuellement.

Madagascar a soif d’investisseurs, notamment dans le domaine textile. L’un de nos avantages compétitifs réside dans le coût de nos mains-d’œuvre. N’y a-t-il pas un risque que nous perdions cet avantage si l’on touche aux rémunérations ?

B.R.: Il faut se mettre dans le contexte national et mondial. Qu’importe les déclarations, Madagascar demeure une destination low cost. La population de travailleurs est jeune. Le pays n’a jamais plafonné les avantages sociaux que l’employé pourrait percevoir. Ils incombent aux parties prenantes de se battre pour instaurer des standards. L’adoption de convention collective permettra d’établir cette règle. Le problème est qu’actuellement, nous nous contentons des standards établis par l’État. Tout un ensemble d’entreprises qui génère beaucoup d’argent se réfugie derrière les référentiels des petites et moyennes entre- prises qui ne font pas forcément les mêmes chiffres. Il n’y a pas le même effort dans le travail. Les entreprises qui se vantent d’être des vitrines ne sont pas également exemptes de tout reproche, à Madagascar. Par exemple, une structure évoluant dans l’agroalimentaire avait reçu le label SST Cnaps – SMT (en collaboration avec les Services médicaux du travail, il s’agit d’une récompense sur la qualité de traitement des travailleurs et sur la conformité aux réglementations en matière de sécurité et santé au travail, NDLR) parmi une vingtaine d’entreprises. Mais quand on avait plongé au cœur de cette entreprise, il s’avère qu’elle ne respecte que partiellement ces normes. Les travailleurs doivent rester debout durant des heures, ils ne sont pas pourvus d’Équipements de protection individuelle (EPI) … Mais l’entreprise se cache derrière ce label. Je le réitère, la solution est la mise en place de convention collective. Le salaire minimum est un minimum établi. Il ne doit pas se transformer en “salaire fixe d’embauche”. Les entreprises performantes doivent mieux rémunérer leurs employés.

Quel devrait être le rôle des syndicats dans cette dynamique ? Pourquoi peinons-nous à imposer cette convention collective ?

B.R.: Le décret 2005-728 portant organisation et fonctionnement du comité d’entre- prise dispose notamment que “des comités d’entreprise sont obligatoirement constitués dans toutes les entreprises ayant un effectif de 50 travailleurs et plus. L’effectif à prendre en considération est celui des travailleurs occupés habituellement dans l’établissement, à l’exception des apprentis et des travailleurs engagés ou rémunérés à l’heure ou la journée mais ne totalisant pas au cours de l’année l’équivalent de six mois de travail”. C’est une obligation. Les syndicats doivent impulser cette dynamique. Ils doivent encourager les travailleurs à établir ce comité d’entreprise. Les syndicats doivent aussi veiller à ce que la loi soit respectée. Certaines entreprises rétorquent que les salariés n’ont pas la capa- cité pour mener à bien une discussion sur la mise en place de convention collective. Nous, syndicalistes, répondons que c’est l’une de nos missions. Les syndicats doivent entrer dans les négociations collectives en appuyant les salariés, ils apporteront leurs expertises et leur savoir-faire. L’Etat doit être très regardant sur les capacités de l’entreprise pour que les conditions de travail soient en conformité avec l’argent qu’elle génère. Les conditions sociales ne doivent jamais rester fixes. Pourquoi certaines entreprises arrivent-elles à octroyer une prime par mois et d’autres trainent des pieds pour assurer un salaire décent ? Par ailleurs, les dispositions légales concernant les heures supplémentaires doivent être respectées, il en va de la santé des travailleurs.

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