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« Nous étions conscients du caractère néocolonial des rapports entre Madagascar et la France »

Politique« Nous étions conscients du caractère néocolonial des rapports entre Madagascar et la France »

Mai 1972, 12 ans après l’obtention de l’indépendance et après une victoire du Président Philibert Tsiranana avec un score de 99,7 % lors des élections présidentielles de janvier 1972, le « régime PSD » (Parti social-démocrate) fut balayé par un mouvement populaire initié par une jeunesse qui avait soif d’exister devant le pouvoir de l’État raiamandreny .

Ce mouvement revendiquait le droit d’interpeller le régime sur ses relations avec l’ancienne puissance coloniale et remettait en cause les processus de domination culturelle, économique et politique qui régissaient ces relations. Ce mouvement, loin d’être spontané, a été pensé et organisé par un groupe d’étudiants dont nous avons fait partie.

Commission

Nous étions animateurs de la grève universitaire d’avril 1971 qui, à l’époque, remettait déjà en question la subordination de l’université malgache au ministère français de l’Enseignement supérieur, en contestant l’application de décrets pris à Paris pour régir les examens universitaires. L’issue du mouvement nous est restée en travers de la gorge : suspension de la grève avec la fermeture sine die de l’université, des revendications enlisées et noyées dans les méandres de la commission que les autorités malgaches et françaises ont mise en place pour, soi-disant, apporter des réponses aux revendications des étudiants. Une commission dont les travaux n’ont absolument rien résolu.

Nous n’étions pas des enragés affiliés à des partis politiques, mais des étudiants militant dans des associations chrétiennes ou estudiantines, actifs au sein de la Fédération des associations des étudiants de Madagascar (Faem), et qui, soucieux de son indépendance, rejetaient l’emprise qu’avait le parti d’opposition, le Parti du congrès de l’indépendance de Madagascar (AKFM) sur lui. Cet engagement a contribué à notre formation à la chose politique, une formation militante dans l’action.

Il nous a ouvert sur le monde des luttes de libération nationale, aussi bien en Amérique latine qu’en Afrique, en passant par l’Indochine. En effet, à l’époque, la Faem était membre de l’Union internationale des étudiants, une organisation internationale de gauche, proche de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Du fait de cette affiliation, nous étions au fait des luttes de libération à travers le monde et nous avions une appréhension des réalités néocoloniales au-delà de Madagascar.

Impacts

Il faut par ailleurs noter que notre lecture critique du système éducatif avait pour origine une prise de conscience politique qui remontait au séminaire national de la Faem, à Antsirabe, en avril 1968 dont le thème était « Malgachisation et démocratisation de l’enseignement ». Non seulement ce séminaire avait posé le problème du caractère sélectif du système éducatif, mais, en outre, il a réfléchi sur la malgachisation de l’enseignement dont le corollaire était la nécessité de rompre les liens avec le système français.

Un an plus tard, le congrès de Tamatave débattait sur le thème « Université et société » pour approfondir les thèmes dégagés par le séminaire d’Antsirabe. Assez tôt, nous étions assez conscients du caractère néocolonial des rapports que Madagascar entretenait avec l’administration française et leurs impacts sur le système éducatif et avons engagé l’élaboration d’un corpus politique qui allait nourrir le mouvement étudiant.

Sur un plan plus général, il ne faut pas oublier qu’à l’époque, l’université, malgré les relations ambiguës qui pouvaient s’instaurer entre les acteurs de la vie universitaire, était un creuset où les idées, les débats, le plus souvent informels, autour de sujets sociaux ou politiques bouillonnaient en toute liberté, malgré une censure imposée par l’État sur les publications qu’il considérait comme subversives. Ainsi, la revue tiers-mondiste Africasia de Simon Malley était interdite à Madagascar, mais circulait sous le manteau à l’université.

À ces débats participaient aussi bien des étudiants, affiliés ou non à des partis politiques, qui voulaient approfondir leur culture politique, que des enseignants progressistes qui adhéraient à la pensée de l’économiste Samir Amin, aux idées du philosophe Herbert Marcuse, ou de l’agronome René Dumont, sans oublier les aumôniers proches du christianisme social. Même si ces débats et ces discussions n’intéressaient qu’une minorité d’étudiants, il y avait là un foisonnement d’idées qui ne pouvait être que formateur, car il favorisait l’esprit critique et l’analyse. Et ce sont ces étudiants qui, plus tard, constitueront le noyau dur des commissions d’études et d’animation mises en place lors de la grève d’avril-mai 72. Frustrés et déçus par l’issue du mouvement de 71, mais gardant l’espoir de reprendre la lutte, nous continuions ainsi à militer au sein des associations d’étudiants, tout en guettant le contexte qui permettrait de relancer le mouvement.

Formation à deux vitesses

En décembre 1971, les étudiants de l’école de Médecine de Befelatanana engagent une grève corporatiste avec des revendications concernant leurs conditions d’hébergement. Cette école a été créée en 1896 par l’administration coloniale pour former les auxiliaires malgaches des médecins français.

À l’indépendance, elle fut maintenue pour former les médecins, dont la scolarité durait cinq ans, et qui, après, œuvraient essentiellement dans les zones rurales. Cette situation a créé une formation de médecins à deux vitesses, avec d’un côté l’école de Befelatanana et de l’autre la faculté de médecine de l’Université Charles de Gaulle d’Antananarivo qui formait les futurs médecins « de ville », dont une partie du cursus se poursuivait dans les facultés de médecine en France.

La grève a repris au mois de janvier 1972 après l’intermède électoral. Accaparées par la gestion de leur victoire électorale et ignorant les revendications des étudiants, les autorités ont laissé pourrir le mouvement. Mais début avril, les élèves des principaux lycées de la capitale, notamment les lycées Gallieni et Jules Ferry, ont manifesté leur colère contre l’abrogation par le vice-Président Calvin Tsiebo de la décision prise par le ministre de l’Éducation malgache. Après avoir consulté Paris, Laurent Botokeky, voulait modifier les règles d’entrée en seconde dans les lycées afin d’en démocratiser l’accès.

Nous avons suivi et analysé avec attention l’évolution de ces mouvements. En analysant leur contexte, nous avons estimé vers la fin du mois de février que les conditions étaient réunies pour créer une dynamique qui permettrait d’enclencher un mouvement de grande ampleur. D’un côté, les étudiants de Befelatanana et les élèves des lycées ne lâchaient pas prise. Quant aux étudiants à l’université, ils vivaient toujours dans une atmosphère de débats et d’analyses critiques dans le sillage du mouvement de 71. Ils commençaient à se poser des questions existentielles. En 1971, la section théâtrale de l’Association théâtrale et artistique de l’université de Madagascar (Ataum) avait déjà présenté la pièce Fa iza aho? (Qui suis-je ?), une création collective dont le titre était explicite et reflétait les interrogations des étudiants.

De l’autre côté, ces mouvements se déroulaient dans un contexte d’incertitudes politiques. Le parti PSD connaissait des affrontements internes fractionnels. Le président de la République était malade. Des rumeurs de complots divers s’étaient propagées également. Des publications très critiques à l’égard du régime se diffusaient sous le manteau. L’insurrection du Sud menée par le Monima en avril 1971, bien que durement réprimée, a semé dans la société malgache des graines de révolte grâce aux militants du journal Andry (le Pilier). Nous avons jugé que le contexte était favorable et que les conditions étaient réunies pour que la lutte puisse reprendre.

Vers la convergence des luttes

La question principale qui se posait à nous était celle de savoir comment faire converger les luttes sans pour autant être taxés d’opportunistes ou de vouloir instrumentaliser ces mouvements ? Notre objectif était de créer, à partir de nos luttes dispersées, un mouvement collectif revendicatif doté d’une portée générale et indépendant des partis politiques. Pour cela, il fallait proposer aux dirigeants de ces mouvements un cadre d’analyse politique qui assurait la congruence des revendications particulières pour leur donner un sens commun. Un système éducatif inégalitaire, sekoly miangatra, et néocolonial, un régime qui infantilise et qui n’écoute pas la jeunesse, ont constitué le cadre proposé aux étudiants de Befelatanana et aux lycéens pour faire converger les luttes. Ils pouvaient y intégrer leurs revendications respectives.

Nous avons travaillé sur deux fronts : les lycéens d’un côté et les étudiants de Befelatanana de l’autre. D’abord, nous avons commencé par l’approche des étudiants de Befelatanana. Nous avons estimé qu’avec les lycéens, la convergence serait relativement aisée, car il existait un dénominateur commun entre la grève universitaire d’avril 1971 et le mouvement des lycéens : le refus d’un système éducatif favorisant l’inégalité sociale et un mécontentement à l’égard des responsables politiques.

Avec les étudiants de l’école de Médecine de Befelatanana, la question était plus délicate pour deux raisons. La première, c’est qu’il fallait amener ces étudiants à passer des revendications corporatistes concernant la gestion de leurs conditions de vie à des considérations plus politiques. Ce, sans pour autant leur forcer la main ou leur donner l’impression qu’on essayait de noyer leurs revendications. Il fallait faire d’autant plus attention que l’école de Befelatanana avait une longue tradition de luttes nationalistes contre le pouvoir colonial. Mais la manœuvre a été facilitée par le fait qu’avec le temps, ces revendications avaient évolué progressivement vers la question de la formation des médecins à Madagascar.

L’autre raison, plus sensible, est le fait que l’association des étudiants de Befelatanana était noyautée et contrôlée par l’AKFM à travers le Sendikàn’ny dokotera diplaoman’Antananarivo (le syndicat des médecins diplômés de Befelatanana, Sedodia) inféodé à ce parti (lire l’interview du Dr Georges Alexandre Andriantsilavo p.25 afin de clarifier ce point de vue qui est loin d’être partagé par tous les acteurs du mouvement, dont les initiateurs au sein de l’école de Médecine, NDLR). À l’époque, l’AKFM, tout en se positionnant comme le principal parti d’opposition du régime, adhérait à une grande partie du programme de ce dernier. Mais surtout, nous n’avons pas oublié qu’en 1971, ce parti a manœuvré pour éviter toute jonction entre le mouvement étudiant de l’Université et le soulèvement des paysans dans le Sud dirigé par le Monima et qu’il avait tout fait pour étouffer la grève des étudiants pour que celui-ci ne contamine pas la capitale sur laquelle il (l’AKFM) régnait.

Approche progressive

Nous avons opté pour une approche progressive en commençant par affirmer notre solidarité avec leur mouvement. Cette position s’inscrivait dans la philosophie de la Faem. Nous sommes allés les rencontrer dans leur cité à Befelatanana. Nous avons commencé à discuter avec leurs délégués des relations entre notre mouvement de 1971 et la situation de l’enseignement de la médecine à Madagascar, des inégalités observées entre les conditions de vie et d’études des étudiants à Ankatso qui bénéficiaient de nombreux privilèges et celles des étudiants de Befelatanana. Ces discussions furent facilitées par la présence du président des étudiants en médecine d’Ankatso dans notre délégation, mais aussi par le travail mené par des enseignants de la faculté de médecine.

Dans un deuxième temps, nous avons été invités à une rencontre avec les étudiants et quelques enseignants à l’amphithéâtre de Befelatanana. Les questions de la formation des médecins à Madagascar, de la nécessité d’engager des réformes avaient été abordées. Des discussions ont émergé une analyse partagée de la situation et la nécessité de faire converger des luttes. Cette convergence a recueilli un large consensus, malgré la réticence de certains professeurs de l’école de Médecine. Une fois acquise, la convergence a permis d’organiser des réunions avec les délégués du lycée Gallieni. Mécontents de la reculade du gouvernement sur la question de la démocratisation du concours d’entrée en seconde, les lycéens furent rapidement convaincus de la nécessité de faire une jonction avec la lutte des étudiants de Befelatanana.

Le 24 avril 1972 : déclenchement de la grève générale

Par la suite, des réunions se sont tenues dans les locaux de la Faem avec les délégués des étudiants de Befelatanana, des lycéens et nous, les « survivants » de la grève de 71. Il s’agissait d’affiner notre stratégie de combat : comment sensibiliser les autres établissements de la capitale ? Comment amener la population à soutenir le mouvement ? La décision des autorités malgaches de dissoudre l’association des étudiants en médecine et pharmacie de Befelatanana le 22 avril et la fermeture de l’école ont accéléré les actions.

La date du 24 avril a été retenue pour déclencher la grève générale, car il ne fallait pas laisser au gouvernement le temps d’engager une répression plus dure. La veille, des tracts ont été rédigés et toute la nuit, les polycopieurs de la Faem ont tourné. Le lendemain, les lycées et les collèges de la capitale ont commencé à être inondés de tracts et il en était de même de l’Université. Les dirigeants du mouvement de Befelatanana ont, quant à eux, mobilisé leur base dispersée à travers la capitale. Des assemblées générales ont été organisées dans chaque établissement. Le 25 avril, un meeting rassemblant étudiants et élèves a été organisé au Jardin d’Ambohijatovo, au centre-ville, où le hasard a voulu qu’un camion-benne soit stationné. Il a pu servir de tribune pour haranguer la foule. Ainsi, la population de la capitale a su que le mouvement était enclenché. Elle a pu s’ouvrir petit à petit aux revendications des grévistes.

Mouvement déclenché par les lycéens, collégiens et étudiants

Ce « mouvement de mai 72 » est né d’une prise de conscience d’une jeunesse qui s’est indignée devant un système inégalitaire qui ne répondait pas à ses aspirations de démocratie, d’égalité, de justice et le désir d’exister comme acteur de son avenir. Cette jeunesse s’est levée pour lutter contre ce système. Sa lutte a bénéficié d’un contexte politique favorable, avec un régime fragilisé par une crise interne.

Par ailleurs, ce mouvement s’est développé en dehors des partis politiques et il a pu garder son autonomie grâce à une Faem libérée de ses liens avec l’AKFM. C’est une erreur que de penser que la fédération n’avait pas eu une part active dans la genèse du mouvement ou qu’elle a rejoint le mouvement en cours de route. Lorsque nous voyons comment ce mouvement a été déclenché, c’est tout le contraire. La Faem a été au cœur du mouvement en contribuant à l’élaboration de son contenu politique.

Ce dernier a pu se développer rapidement parce que la Faem disposait d’une équipe opérationnelle capable d’élaborer rapidement des tracts, d’un budget et de la logistique nécessaire (stock de ramettes de papier, encres, polycopieurs…) pour engager une action de grande ampleur.

Ce mouvement déclenché par les lycéens, les collégiens et les étudiants, loin d’être une simple révolte estudiantine avec des revendications corporatistes, fut à l’origine du « Mai Malgache », l’amorce d’une révolution qui a abouti au renversement du régime en place. Bien que confisqué plus tard par le régime militaro-bourgeois du général Gabriel Ramanantsoa, cet embryon de révolution était toutefois causatif de la révision des accords de coopération avec la France. Cette révision a marqué le début d’une ère nouvelle, la deuxième indépendance, avec ses lendemains incertains, mais porteurs d’espoir.

Micheline Ravololonarisoa et Michel Rambelo

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