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Mai 72 ou l’essor du protest song malgache

SociétéMai 72 ou l’essor du protest song malgache

La société malgache, en tant que société de l’oralité, a toujours eu un lien très intime avec les productions musicales qui mettent en scène et en image cette société. Du Mitsangana ry tanora du Mouvement démocratique pour la rénovation malgache (MDRM) au Aza misy miteniteny de l’Association des étudiants d’origine malgache (AEOM), les chansons constituent à la fois un symbole de résistance et de contestation à un régime qui n’a plus le soutien de la majorité de la population.

Si l’histoire politique s’est toujours intéressée aux thématiques concernant les élections, les partis politiques ou encore les mouvements de contestation, les années 70 ouvrent une brèche et des chercheurs commencent à l’intéresser à la musique comme une production sociale et politique qui entre dans ce champ de recherche. Le couple musique et politique s’inscrit alors dans le champ épistémologique de l’histoire de la représentation sociale, mais surtout histoire du temps présent, tellement chère à René Rémond. Bien évidemment, des questions émergent sur le rôle de la musique dans la politique et la portée des paroles de chansons dans les mouvements de masse, mais surtout sur l’orientation politique de ceux qui le produisent.

L’identité du « yéyé »

Si avant les années 70 les musiques françaises et anglaises dominent, le monde musical, à travers les groupes comme les Surfs, les Beatles ou encore les Rolling Stones, qui sont les idoles des jeunes, sous l’identité du « yéyé », les années 70, quant à elles, vont être marquées par le folksong et le protest song anglo-saxons. Le mouvement pop anglo-saxon a transformé durablement la culture du monde occidental, au-delà même de ses bases géographiques. Une révolution culturelle a bien eu lieu. La circulation des produits et des idées de mondialisation des échanges ont permis une diffusion rapide et quasi générale de la pop dans d’autres pays, malgré l’éventuel obstacle linguistique.

Une tendance qui apporte une influence importante dans la scène musicale malgache du fait que le début des années 70, avec son contexte particulier pour Madagascar, va basculer profondément le rapport entre la musique et la société, mais surtout entre la musique et la politique. En effet, un grand nombre d’artistes – porte-flambeaux d’une majorité silencieuse que le régime a oubliée – vont ainsi se démarquer. De l’estrade au studio d’enregistrement, ces artistes vont devenir un symbole d’une génération et une représentation d’une société qui s’émancipe. L’année 1972 est ainsi celle de la rupture autant sur le plan musical qu’au niveau de la trajectoire personnelle de ces jeunes, marquée d’abord par les débuts du protest song1 et après l’engagement politique et social des artistes2.

Influence des chansons anglo-saxonnes

Les artistes locaux vont s’inspirer des grandes figures internationales qui défient l’ordre établi. C’est le cas de Bob Dylan qui soutient en partie les mouvements de contestation et critique les injustices dans les pays anglo-saxons. Le chanteur américain se lance dans le courant des années soixante. Dans sa chanson The Times They Are A-Changin’ (Car les temps sont en train de changer), il décrit l’état d’esprit de cette contre-culture portée par les jeunes : «Venez rassemblez-vous tous braves gens / D’où que vous veniez   / Si votre temps pour vous / Vaut la peine d’être sauvé / Alors vous feriez mieux de vous mettre à nager / Ou vous coulerez comme une pierre / Car les temps sont en train de changer».

Dans cette chanson, l’artiste américain utilise des figures de style métaphorique. «Les eaux autour de vous montent comme la modernité et la révolution / Il faut abandonner l’ancienne culture / Car les temps sont en train de changer… / Où vous coulerez comme une pierre ». La presse de l’époque parle de conflits de générations ou de la découverte d’un âge intermédiaire entre l’enfance et l’âge adulte pour expliquer ces révoltes. Elle tente de réduire à un aspect physiologique un phénomène beaucoup plus profond. Ce sursaut de la jeunesse artistique arrive jusqu’à Madagascar. Parmi tant d’autres, le groupe Mahaleo a voulu aussi, à son tour, chanter les iniquités dans son pays. Un choix que le groupe Lôlô Sy Ny Tariny ne tarde pas à suivre, en se lançant dans des titres qui font la dissection de la société malgache, surtout urbaine.

Mais une personnalité qui a aussi symbolisé le mouvement 72 était incontestablement Ralay. À la fois meneur de grèves, il siégeait parmi les cerveaux des rotaka et premier protest-singer. Il sera l’un des premiers à prédire l’émancipation à travers le titre Narodan’ny zaza mpanao be andiany, sorti avant la crise de mai 1972. « Narodan’ny zaza mpanao be andiany / Ilay hery nandrotika ny ainy / “Montsana” rava ny maro mahantra/Ny zioga natao ho zakainy / Haika sy sandry misandratra hiady / Miraona tsy mety mangina ». Comment à Madagascar, une société où le respect de l’autorité est érigé en valeur morale supérieure, va-t-elle se comporter ? Ce questionnement va inspirer les auteurs compositeurs des chansons à textes malgaches.

Les chanteurs engagés, au-devant de la scène de la révolution de 1972

Les évènements de 1972 ont été marqués par la quête d’une identité perdue. Bekoto, membre du groupe Mahaleo, reste convaincu du rôle essentiel de son groupe durant le mouvement de contestation de 1972. «On a toujours été des acteurs volontaires du 13 mai 1972, dans le sens où l’on n’a pas fait l’évènement, mais c’est l’évènement qui nous a faits», a-t-il souligné. La grève a été une occasion idéale pour les jeunes de révéler leurs talents en s’associant aux manifestations.  Une manifestation a aussi eu lieu à Antsirabe, sur le jardin de la station thermale rebaptisé «jardin des grèves», sur la place de l’avenue de l’Indépendance. Le groupe Mahaleo y verra le jour. Le début a été marqué par Adin-tsaina, un titre qui parle d’une histoire d’amour ordinaire et qui a été diffusé plusieurs fois à la radio nationale par Latimer Rangers. Le titre met surtout en image la réalité de la société malgache.

Les textes des chansons peuvent être considérés comme le témoin des évènements qui ont marqué le mouvement de mai 1972. La chanson de Mahaleo, Matoa zahay manao girevy, écrite par Dama et Raoul, est révélatrice de cet engagement. «Matoa zahay manao girevy / Tsy adalana sanatria / Fa hanehoanay ny fandavanay /   Tsy hangina izahay / Raha tsy azonay ilay zavatra angatahinay / Izay heverinay ho antonona anay».

Cette chanson évoque la raison de la grève estudiantine, le mécontentement et la soif de changement. Par la suite, elle devient l’hymne de la manifestation à Antsirabe. Les chansons parlent des aspects du vécu de la vie quotidienne. Ce qui constitue un apport considérable à la compréhension de l’histoire écrite. C’est également le cas de Ralay avec ses actions de sensibilisation idéologique, avec sa manière de faire refléter des phénomènes sociaux à travers ses protest song. Ralay a intégré le Comité de grève, animait au stade d’Alarobia à travers Narodan’ny zaza mpanao be andiany. Le chanteur était même devenu le porte-
parole des étudiants.

De l’estrade à la politique ou à l’engagement social

La participation des chanteurs aux manifestations de 1972 a façonné l’avenir de la musique, mais aussi de ceux qui l’ont produite. Après les évènements de 1972, deux facettes ont été constatées à travers les artistes. Soit, ils s’engagent dans la politique, soit ils restent neutres, en dehors de toutes couleurs politiques. Grâce à la manifestation, Mahaleo et Lôlô Sy Ny Tariny ont pris l’ampleur. Ils ont su imposer leur présence, non seulement dans le monde de la musique, mais aussi dans le monde politique.

Des partis politiques (l’Arema ou le MFM, notamment) avaient plusieurs fois sollicité les deux groupes afin de les intégrer dans leur parti. Ainsi, des artistes s’étaient orientés vers une carrière politique tandis que d’autres avaient choisi un cheminement différent. Si Raoul était très proche du parti de Manandafy Rakotonirina, le Mpitolona ho an’ny fanjakan’ny madinika (MFM), Dama, lui, s’était engagé directement dans la politique en se présentant aux élections législatives de 1993.

Il a ainsi pu cristalliser ses notoriétés dans le monde de la musique et ses passés en mandat électoral en devenant député d’Ambatofinandrahana. À travers ce parcours, il s’était rendu compte qu’il ne faisait pas de la « politique politicienne», mais de la politique de proximité, en essayant d’être à la hauteur du « donneur de leçon » qu’il est en tant que chanteur. Il avait ainsi l’occasion de contredire Ambohikobaka, évoquant ceux qui gouvernent comme si Madagascar leur appartenait, ou Bemolanga, parlant des promesses non tenues ou encore Ministera, soulevant la question du népotisme. Cet engagement s’est renforcé pour Dama en ayant été candidat à la présidentielle de 2018, avec le soutien du parti Manajary Vahoaka.

Contreculture

Le MFM est également à l’origine de l’émergence de nouveaux artistes qui font la promotion de la contreculture. Plusieurs membres du groupe Mahaleo et d’autres artistes font partie de cette vague, comme les chanteurs Ralay ou Tselonina. Une autre partie avait décidé de rester neutre sans prendre parti. Ils ne voulaient revêtir aucune couleur politique, mais ils voulaient garder uniquement leur statut de « porte-paroles » ou de « dénonciateurs » des injustices, des abus de pouvoir ou des problèmes socio-économiques.

«Les chansons sont des productions artistiques, mais aussi des productions sociales», avait philosophé Christian Delporte. C’est le cas de Lôlô Sy Ny Tariny, connu comme étant «l’enfant chéri de la génération de mai 72», par le biais de Maria Katisoa, qui fait allusion aux problèmes socio-économiques durant la seconde République. La chanson raconte les conséquences de la misère à travers le récit d’une jeune fille qui vit avec un avenir incertain. Sa vie n’est que le reflet d’une fatigue à cause de la pénurie, elle est obligée de faire la queue tous les jours pour un kilo de riz. « Miala any Maria Katisoa/ kamokamo hamonjy lakilasy/ Donto ny ankizy ankehitriny satria torovana sy reraka/ Manangana ny ho aviny amin’inona moa?/ Fa ny mahavaky ny loha dia vary iray kilao zaraina folo ».

Image symbolique de la révolution

La sollicitation des artistes pour soutenir la politique connaît un autre virage à partir de 1972. Ils se sont engagés à parler fort ce qui est murmuré tout bas dans la société, à dénoncer publiquement ce qui fait mal au peuple qui n’a pas le moyen pour se faire entendre. «Une chanson à elle seule ne peut changer une loi ou renverser un régime, mais elle peut avoir une influence importante, même indirectement, sur des changements concrets», note à ce sujet Lynskey. Les chants de Mahaleo, en tant que hira vokatry ny tany, de Ralay, en tant que pionnier du protest song, et celui de Lôlô Sy Ny Tariny, en tant que folk contestataire, ont touché le cœur des jeunes. Ils sont devenus une image symbolique de la révolution, un engagement pour la quête d’un meilleur avenir. 

Les chansons sont devenues un instrument politique durant la période qui succède aux années 70 dans un autre contexte socio-économique et politique. Fafah du groupe Mahaleo avait expliqué que les chansons sont déjà un mouvement politique en elles-mêmes. «La musique en soi est déjà politique. Les chansons que nous chantons font en quelque sorte figure de discours. Aussi bien Mahaleo que Lôlô Sy Ny Tariny dénoncent les imperfections à travers leurs chansons, dont parmi les plus connus Bemolanga et Lemizo», avait-il expliqué.

Depuis les années 90, la musique revêt d’autres fonctions dans les évènements politiques (propagandes, meetings, évènements officiels). À l’exemple de Dama qui a chanté pour les propagandes de Didier Ratsiraka ou de Lôlô Sy Ny Tariny qui a chanté pour le MFM durant la deuxième République. Cette ère a fragilisé le rôle important des artistes, ce qui a remis en question l’éthique des artistes.

                                                                         Anja Fanantenana Rakotoarimanana

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